Les Soleils bleus : Vous mettez en scène des élèves, une famille de la Réunion et... une Tata du Canada qui finalement se révèle un peu un Oncle d'Amérique... Avez-vous voulu faire passer un message ?
C’est une histoire qui pourrait se passer partout ailleurs. Pourquoi la Réunion ? Parce que c’est mon île natale. Une île que j’aime et que je connais bien, un milieu façonné par sa richesse culturelle mais aussi ses contradictions. Pourquoi le Canada ? C’est une région du monde qui m’a toujours fascinée. Adolescente, j’ai été émerveillée et bouleversée par Maria Chapdelaine. Ces pionniers qui se jetaient à corps perdu dans le labeur pour « faire de la terre » et prendre à bras le corps leur destin, m’ont laissé l’image d’un Québec battant et plus tard, avec la télévision, la gouaille et l’accent du pays, le talent de Diane Dufresne, ont achevé le travail de séduction. Si quelqu'un pouvait faire bouger les choses chez Céline, c’était bien un personnage animé de cet esprit. J’ai eu plaisir à crier avec Caroline : « Envoye donc ! » à tous ceux qui ont besoin d’être encouragés pour s’exprimer et aller au bout de leurs rêves.
Les Soleils bleus : Vous émaillez votre roman de phrases ou de mots en québécois et en créole. C'est pour céder à une mode de l'exotisme ou est-ce quelque chose qui est plus profondément ancré en vous ?
La place du créole dans la vie réunionnaise, notamment à l’école, reste un problème épineux qui fait couler beaucoup d’encre. Je ne prétends pas détenir les réponses aux questions qu’elle pose. Je regrette seulement que dans certains milieux, le créole soit tout juste toléré et considéré comme un obstacle à la maîtrise de la langue française. Le créole est présent partout dans l’île mais beaucoup de familles choisissent de l’écarter de leur quotidien. Dans mon roman, Céline le comprend mais ne le parle pas. Je regrette cette absence de valorisation d’une langue qui allie humour, musicalité et plaisir de jouer avec les mots. J’ai pour ma part toujours œuvré pour créer des espaces à l’école où se développe le goût de l’entendre et de le parler. J’anime actuellement un atelier poésie dans mon collège où les jeunes sont heureux de vivre l’utilisation du créole dans un travail sur le message poétique et les émotions qui l’accompagnent. Pour ce qui est du joual, je sais très peu de choses sur cette langue mais j’ai tenu à lui donner vie dans cette confrontation de deux cultures hautes en couleur. Merci à ceux qui m’ont apporté leur aide pour l’utilisation des expressions québécoises.
Les Soleils bleus : Petits becs du Québec est votre premier roman publié, mais pouvez-vous décrire votre cheminement dans l'écriture ?
J’ai toujours écrit. Fillette, adolescente, jeune mariée, femme aimée ou délaissée, enseignante qui s’interroge ou se trouve, j’avais besoin de mots et de papier. Mais je viens d’une famille de 12 enfants et le tourbillon de mon enfance a laissé des traces. L’ordre, l’organisation, la constance n’ont jamais été les maîtres-mots dans mon cheminement. J’écrivais, je déchirais, je jetais et surtout, je perdais. Je ne retrouvais rien. Aujourd’hui est une zone plus douce. Le temps qui passe est pansement ; il a aidé à l’émergence d’un vrai désir de communication. Et puis, mon accès à l’outil informatique se fait tout doucement et permet un travail plus structuré. En 2009, les éditions Sudel ont publié mon premier recueil de poésie enfantine Envie de dire qui propose des textes sur des thèmes divers touchant à l’enfance avec quelques clins d’œil à l’île de la Réunion. Les éditions Surya viennent de publier cette année un deuxième ouvrage consacré entièrement au milieu réunionnais : îÎe que j’aime, île en poèmes. J’ai eu la chance d’être distinguée lors du concours de poésie des ADEX 2009 avec La complainte de l’arbre qui m’a valu la première place. La sortie de Petits becs du Québec est un pas de plus, un pas de géant dans la rencontre avec le lecteur.
Les Soleils bleus : Votre roman s'achève vers une ouverture vers l'avenir avec ces "Voix de l'avenir", que Céline appelle. Ce sera une suite à Petits becs du Québec ?
Retrouver Céline quelques années après et vivre un peu de cette vie où elle aura appris à exister vraiment est un projet séduisant. Je m’interroge…