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Les réponses de Philippe Mertz entretien intégral

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Ph-Mertz-ITVPhilippe Mertz, les lecteurs se posent souvent la question de l’idée de départ d’un roman. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de La descente du Laps ?

Il aurait fallu tenir un journal de l’élaboration du texte. J’ai quelques souvenirs. L’essentiel, ces petites impressions, ces suggestions plus ou moins conscientes, fruits de la réflexion ou du sommeil, est perdu. Comment l’idée arrive ? Par mille chemins possibles, avec détours, bifurcations. La création est labyrinthique, pour moi en tout cas, pour ce roman. Je me rappelle avoir vu ce photographe, le héros du roman. Il se trouvait dans un pays en guerre. Comme un miracle, des jeunes jouent au foot. Il photographie ce bonheur fugitif. De retour chez lui, il vend les photos à un magazine très en vue. Plus tard, ce reportage lui vaut un prix, prestigieux. Sa carrière explose. J’ai imaginé ce moment. J’ai commencé à écrire une nouvelle. Dans le roman, la partie de foot s’est déplacée en France, sur le sable de Fort-Mahon. Le photographe est rentré pour quelques jours, pour s’éloigner de la guerre, pour se mettre à l’abri dans ce havre de paix, la baie de Somme. Ce photographe de guerre, je l’avais déjà approché dans un récit, presque un roman, avant cette nouvelle, une autre histoire. Il s’agissait d’une intrigue policière. Il était suspect numéro un. Cet homme était broyé, laminé par ce qu’il avait vécu. Son couple n’y avait pas résisté. On retrouve cela dans le roman. La question de cette paroi mince entre la paix et la guerre, ce miracle du match de foot où pourrait surgir un char d’assaut, je l’avais donc en tête. L’exposition de photomontages au musée de la Monnaie de Paris, de Patrick Chauvel et Paul Biota, a fait écho à mon approche.

Que vous a par exemple apporté cette exposition ?

Cette exposition m’a permis de mieux voir. Le message était simple, évident. Il nous appelait à défendre ce bien précieux, à étendre la paix. La paix se gagne. Comment la gagner sans faire la guerre ? Le problème est-il insoluble ? Dans le roman, je n’ai pas cherché à opposer les thèses. J’ai exploité un rêve d’enfant, celui de Gaspard. Depuis qu’il est enfant, il rêve d’un monde sans conflit. Je ne crois pas qu’il soit pacifiste. Lui, il dénonce simplement le drame humain. L’effet de son travail lui échappe. De la même façon que le roman ne m’appartient plus. Parler de la genèse du roman m’amène à révéler son titre d’attente, celui que l’on donne pour le nom du fichier sur l’ordi. Ce titre porte l’attention sur notre situation de plongeur dans notre propre conscience, comme dans un bocal, Homme-grenouille. Homme-grenouille proposait de nombreuses pistes d’écriture. Il est devenu La descente du Laps. L’idée du Laps m’est venue plus tard. L’éditeur avait accepté le texte. Mais je n’étais pas pleinement satisfait. L’imminence de la publication m’a poussé sur ce Laps. Pendant deux semaines, j’ai repris le texte dans ses grandes lignes. Cette idée était là déjà, en gestation. Le Laps existait dès les premiers mots mais je ne l’ai découvert qu’assez tard. Les semaines suivantes, j’ai travaillé beaucoup à nouveau. Le Laps s’est installé en baie de Somme. La baie de Somme constituait déjà le théâtre splendide de mon histoire policière, celle de l’apparition du photographe dans mon écriture. Ce lieu est narratif. Il porte les histoires. Les peintres y posent leur chevalet. Les auteurs s’y promènent avec leur cahier. C’est aussi le paradis des photographes, surtout les ornithologues.

Pourquoi justement ce choix de la Côte picarde ?

Cet endroit est un exhausteur de sensation. On dit cela du sel pour le goût. Mais trop de sel est nocif. On ne se lasse pas de la Baie de Somme. Si on me proposait une résidence d’artiste au Crotoy, je me lancerais dans une œuvre en quinze tomes, face à la mer, face à la baie et je pourrais y passer une éternité. Mais pour en revenir à la gestation, l’élaboration de La descente du Laps couvre plusieurs années. Entre temps, j’explorais d’autres pistes narratives, j’écrivais d’autres récits. Dans tout cela, les traces de futurs romans peut-être. Pour trouver, la meilleure façon, c’est de chercher. Je ne sais jamais ce que je trouverai. Je fixe un plan pour donner le cap. Je planifie. Mais les découvertes me distraient. Ce que je trouve bouscule parfois les grandes lignes du plan initial. Ensuite, je reconstruis. J’accorde une grande attention à la construction. Lorsque les éléments sont chamboulés, je pars en quête de l’ordre de tout cela. Ecrire est une aventure. Je suis souvent surpris par mon texte. Je me rencontre comme quelqu’un d’autre. Cette sensation, schizophrénique, diront certains, est pour moi une source d’équilibre. Mais, finalement, ces explications au sujet de mon travail d’écriture laisseraient croire que cela est explicable. Il n’en est rien. Les mots tombent forcément à côté, je pense. En vérité, à chacune de vos question, je ferais mieux de répondre par le silence. Il ne faut pas me prendre trop au sérieux.

Comment menez-vous votre double vie d’enseignant et d’écrivain ?

Vous savez, je suis professeur de lettres. Je passe mon temps à parler d’écriture aux élèves. Nous écrivons ensemble. Je corrige leurs textes, je passe une autre partie de mon temps à corriger les miens. Il ne s’agit pas vraiment d’une double vie, plutôt de deux facettes de la même activité. J’enseigne mais j’apprends aussi à écrire avec mes élèves. Ils m’enrichissent chaque jour. Ils nourrissent ma pensée au sujet du geste d’écriture. Concrètement, je m’organise pour garder le temps d’écrire. Il peut suffire parfois d’une demi-heure, pour jeter les bases d’une idée, d’une situation. Mais l’écriture d’un roman requiert forcément beaucoup de temps. Pour appréhender le rythme, j’ai par exemple besoin de relire de longs chapitres lorsque je reprends ce travail. Mais je n’ai pas de problème avec le temps. Je ne suis pas un écrivain à temps complet, comme la plupart des écrivains. La question se pose pour tous ceux qui passent du temps dans leur entreprise, au bureau, à l’école, dans leur commerce, leur garage, leur vie, et ont besoin d’écrire. Ils prennent le temps, l’aménage, le partage. En semaine, je travaille souvent assez tard, pour les corrections, les préparations. En corrigeant les copies sans attendre le plus souvent. Tout le monde est satisfait. Les élèves sont contents de recevoir leurs devoirs rapidement, et je finis ainsi par me dégager un peu de temps pour écrire mes histoires. Parfois, l’écriture me demande beaucoup de temps. J’entre dans un état, je capte une énergie, je m’immerge dans le flux du récit, dans l’énergie de l’auteur. Cela a à voir avec le travail d’acteur, mais de l’extérieur, rien ne se remarque, je crois. Je suis peut-être un peu plus distrait dans ces moment-là. Toutefois, lorsque vous êtes face aux élèves, le cours de la vie en classe vous reprend. On se reconnecte très vite.

Un premier roman est toujours une aventure. Mais le deuxième ne l’est pas moins, beaucoup d’écrivains s’arrêtent à leur premier roman. D’où la question : avez-vous un autre ou d’autres romans en cours ?

Ce roman n’est pas mon premier roman. Il est le premier publié. Et je sais qu’il ne sera pas le dernier puisque le suivant est en cours d’écriture, même si je ne sais pas s’il intéressera un éditeur. Ecrire me plaît. C’est plus fort que moi. L’état où vous met l’écriture d’un roman… C’est une façon pour moi de me sentir en interaction, en vie, en mouvement. Nul n’est autant en mouvement qu’un écrivain à la tâche. Pour moi, traverser la galaxie à la vitesse de la lumière serait sans commune mesure avec cette sensation. Toutefois, avec un roman publié, vous créez une attente chez vos lecteurs. C’est une source de motivation.

Si cela n’est pas indiscret, sont-ils de la même veine ou explorez-vous d’autres univers ?

Je ne crois pas qu’il soit possible de se métamorphoser d’un roman au suivant, pas pour moi. Le lecteur retrouvera forcément l’auteur de La descente du Laps. Le mystère, l’énigme des êtres, les liens complexes et tourmentés, l’eau, les profondeurs… J’essaie aussi de raconter une histoire qui concerne le lecteur, de le tenir, de ne pas le lâcher. J’aimerais que dans chaque phrase, dans chaque paragraphe, quelque chose le retienne, lui parle. J’essaie d’être attentif à l’enjeu de chaque scène. Ma simple volonté ne suffit pourtant pas à garantir la réussite du projet. Lorsque le texte rencontrera ses premiers lecteurs, j’en saurai davantage. Pour le prochain, j’ai choisi l’année 1906. Cette histoire se passera dans un cadre qui m’est cher également, un lieu pour moi narratif, les cités du Nord de la France, Douai et ses environs. Le roman d’après, j’aimerais l’inscrire dans le présent. En ce moment, notre monde et nos contemporains m’inspirent. Mais je n’en sais pas plus que vous sur ce texte. Pour l’instant, c’est mon chef d’oeuvre. Quand il faudra l’écrire, la concrétisation le corrompra forcément plus ou moins. En attendant, il reste au-delà de toute critique. Pour La descente du Laps, ce livre bien réel, j’éprouve toujours un peu d’appréhension au moment de rencontrer un lecteur. Que va-t-il me dire ? Pour l’instant, je suis agréablement surpris. Les gens m’en parlent avec beaucoup d’intérêt. Personne ne m’a encore avoué avoir abandonné au bout de dix pages. Même si c’est un but d’écrivain, je suis toujours étonné d’écouter les lecteurs enthousiastes. D’habitude, on parle ainsi du livre des autres. Là, il me faut un temps d’adaptation. Je me dis alors : c’est bien de mon livre que cette personne me parle. La sensation est agréable. Mais, tôt ou tard, à n’en pas douter, je croiserai des mécontents. Si vous lisez cette interview, je vous demande pardon par avance. Si je vous ai ennuyé, c’est bien malgré moi.